Madame Arthur et Moi
Avant Paris…

J’ai vécu mon enfance à Bordj-Ménaïel, en Grande Kabylie, Algérie. En janvier 1950, mon père meurt. Peu de temps après, ma grand-mère tombe gravement malade. Pour la mettre à l’hôpital il faut vendre la maison de famille. Ma mère et moi nous réfugions aux Issers où mon père avait son garage avec un petit appartement attenant. Mon oncle, qui gère notre bien nous précipite droit dans la faillite. Il me place chez sa maîtresse qui a un bar à la Pointe Pescade, ville balnéaire de la banlieue d’Alger d’où il m’est possible d’aller chaque jour au lycée. Je suis également tout près du Casino de la Corniche. Je vois défiler des artistes de Paris, et tout le Carrousel. Ma voie est tracée pour toute ma vie. Car sous des dehors sages et lisses, ma vie intérieure est tourmentée, et je suis toujours à l’affût d’un chemin de fuite, d’un lieu où vivre. M’y voilà donc.

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Mes débuts…

Je débute chez Mme Arthur le soir du réveillon de noël, nuit du 24 au 25 décembre 1953. J’avais déjà sondé monsieur Marcel en début d’année. Il m’avait dit d’attendre mes 18 ans. Je n’ai pas perdu de temps. Je suis arrivée sans une robe, sans une paire d’escarpins, sans numéro préparé, pas même une partition de musique, encore moins un nom d’artiste avouable. C’est Jeannette, la jeune habilleuse, épouse du chef couturier à l’atelier qui dit à madame Germaine : « Appelez-la Cathy, comme ma fille, c’est tellement mignon ! » Ce fut mon nom pendant plus d’un an. Je me suis toujours louée de l’attitude de madame Germaine envers moi. Je n’ai jamais eu à souffrir des duretés dont on l’accusait. Peu à peu, la greffe a pris. Je donne des détails de mes débuts dans deux livres : dans mon autobiographie Marie parce que c’est joli et dans un livre non encore édité : Madame Arthur ou J’inventais ma vie 2. J’y ai changé quelques noms pour respecter l’anonymat de mes camarades.

Ma camarade Capucine…

Capucine a mon âge. En 1953 elle débute, tout comme moi. Mais, en attendant ses 18 ans, elle a travaillé un an à l’atelier de couture, car coudre est censé être son métier. Elle connaît déjà toutes les ficelles du cabaret, tous les ragots. Dans la mer agitée et inhospitalière de la société où nous sommes, nous nous accrochons à la même bouée. Nous entretenons immédiatement des liens de fraternité (qui durent toujours) avec tout ce que cela comporte de solidarité, de chamailles, de reproches, de jalousie, de rivalité et aussi d’affection. C’est avec elle que je connais les bals populaires de Paris, de Robinson, des bords de Marne… C’est elle qui me fait faire des tours sans fin sur sa vespa, toutes sortes de souvenirs que nous aimons à évoquer aujourd’hui et qui nous met au bord des larmes ou aux grand éclats de rire.

Une éducation…

Ma première année à Paris, celle passée chez Mme Arthur, c’est l’émancipation de ma jeunesse jusque-là par moi-même étouffée par crainte de choquer la société sévère de l’Algérie des années 1950. C’est mon adaptation à la vie de nuit, à la vie de Paris et à son climat froid et humide, au monde du cabaret, à la discipline du spectacle. J’apprends aussi que l’ambition qui est et doit être la mienne est de « monter » au Carrousel, cabaret qui, loin d’être bon enfant comme Mme Arthur, est sophistiqué et plus froid. Mais qui est une consécration de beauté, et même de talent. J’apprends le plaisir des fins de nuits et des petits matins dans des restaurants d’artistes, le plaisir de m’entendre courtiser, de prendre peu à peu confiance en moi-même, chose si difficile.

Un attachement…

Si Mme Arthur a été une pépinière d’artistes du Carrousel il a aussi été, autant que le Carrousel, le port d’attache de celles et ceux qui y ont débuté et fait leur apprentissage. Toujours, quelques artistes du Carrousel, après leur spectacle qui prenait fin vers 2h ½ du matin venaient faire un ou deux numéros chez Mme Arthur. C’était un honneur d’être sollicité par le patron pour « doubler ».

Une simple anecdote…

Évoquer les personnalités en vue, souvent des gens de théâtre, de cinéma, de music-hall, qui se sont pressés et se sont succédé pour nous voir reviendrait à faire une longue énumération. Je préfère rapporter une anecdote qui, à cette époque, m’a beaucoup marquée. Il y avait la queue dehors. Arrive Marlène Dietrich accompagnée de Jean Marais. Ils font signe au chasseur qui s’approche d’eux, les prévient que la salle est comble. Ils demandent la patronne qui les reçoit dans l’entrée. Elle leur montre qu’on ne peut plus glisser un seul tabouret : « Où voulez-vous que je vous mette ? » « Par terre, sur la scène » suggère Marlène. On les y mène, avec une bouteille de champagne qu’on ne leur a, j’espère, pas fait payer. A la fin du tableau, ils se faufilent dans la loge par la sortie de scène, impressionnants de simplicité et de cordialité. On leur fait fête…

La fin…

On annonce aujourd’hui qu’une « maison des métiers du spectacle » va s’installer dans les locaux de l’immeuble qui hébergeait Mme Arthur et ses ateliers. C’est donc la fin. Ce qui ne signifie pas que Mme Arthur n’ait pas survécu jusqu’à nos jours. Avec des renouveaux et des éclipses, certes, mais des formules de spectacles variées, inventives, et d’excellents animateurs : Chantaline et Erica n’ont en rien démérité. Simplement, le temps a passé…

1 commentaire

  1. Thank you so much for these wonderful accounts.
    I wonder if Mme Bambi can tell me if she has any recallings of other members of the Carrousel and Madame Arthur ,such as:
    Everest
    Les Lee
    Kiki Moustic
    Pamela
    Capucine
    Rita del Oro
    Zambella
    I know Les Lee is dead, Are the others still alive?
    Thank you so very much

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