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A l’ouverture de Mme Arthur, l’animateur roi est Floridor (en souvenir de l’acteur contemporain de Corneille) Il n’est là que quelques mois et meurt. Lui succède Bigoudi. Il reste deux ou trois ans et meurt. Je ne les ai pas connus mais ils avaient grande réputation parmi nous. Leur successeur est Maslowa. La Maslowa. Maslowa s’adjoint un compère : Maxime, que je n’ai jamais entendu appeler autrement que Loulou, tant en scène que dans la loge ou à la ville.

Maslowa se tenait dans la salle dès qu’arrivaient les premiers clients et les acclimataient à la soirée qu’ils allaient vivre. Il était presque toujours vêtu d’un pyjama de satin rose, ne portait pas de perruque, et avec ses cheveux naturellement blonds se faisait une coiffure qui avait quelque chose de féminin. Il était toujours maquillé, mais légèrement : peu de barbe. Les lèvres étaient dessinées en cœur, comme en 1925. Ce qui attirait le plus l’attention, et même fixait le regard, c’était ses yeux. D’immenses yeux verts qui savaient prendre toutes les expressions de la naïveté à la malice, de l’attendrissement à l’indignation, de l’admiration à la moquerie. Le plus souvent l’autodérision. Son esprit n’était pas du genre chansonnier de l’époque ni d’aujourd’hui. Son sujet principal était lui-même, un personnage de jeune femme étourdie, extravagante et bon enfant. J’avais cru que les plaisanteries de Loulou et de Maslowa étaient drôles en elles-mêmes. Et certes, elles l’étaient. Parfois. Or, si les plus gros calembours du type « – T’as vu Monte Carlo ? – Non, j’ai vu monter personne. » étaient infiniment drôles, et tous les jours, c’est que nos animateurs, qui reprenaient souvent les mêmes gags, les répétaient, en découvraient de nouveaux, vivaient intensément devant leur public. Une simple routine ? Non ! Ils recréaient chaque jour, à chaque instant, chaque expression, chaque mot. La vie même. Vingt ans de succès ininterrompu, sans vacances.

Il faut dire encore un mot de leur vie privée. Loulou est un ancien séminariste qui a renoncé à l’ordination par crainte de devenir un mauvais prêtre. Il avait déjà reçu les premiers ordres et pouvait bénir le pain. Ce que je l’ai vu faire. Il a toujours été habité par la foi et a toujours eu un oratoire dans son appartement. Sa vie, il l’a vécue 55 années durant avec son ami, sans accroc visible ou connu. Cet ami était danseur professionnel, puis travesti au Carrousel et enfin chez Mme Arthur. On l’appelait Hulla. L’autre talent de Loulou était la poésie. Il en a eu, je crois, un prix littéraire, non de langue française, mais dans une langue qu’on parle  (qu’on parlait ?) à Ax-les-Thermes, et qui n’est pas je pense celle du grand Mistral. (Je m’y perds un peu)

Maslowa a été enterré le 7.7.77. Après une dépression de plusieurs années. Il avait connu, bien avant mes débuts, un jeune homme de 17 ans, Marcel. L’amour avait passé, l’habitude était restée. Et l’affection. Longues années. Et puis Marcel voulut se marier, avoir des enfants. Maslowa fut éperdu. Marcel eut beau dire, voir chaque jour passer une heure avec lui comme d’habitude, rien n’y fit. Dépression. Déréliction. Maslowa cessa de travailler, reprit le travail sur ordre du médecin, mais il n’était plus qu’un fantôme aux yeux écarquillés et vide. Nous étions sept personnes à son enterrement.

Il y eut d’autres animateurs de talent. Aucun n’a eu le même impact. Les temps ont changé, la mode, la formule de spectacle, la fin des orchestres, la vogue des imitations envahissantes, l’importance du bruit qui ne permet pas la communication… Ce qui a été ne peut plus être…

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